L’extrême droite, késako ?

En France, l’extrême droite trouve ses sources dans la contre-révolution et les tentatives de maintien de la monarchie face à la république naissante, elle ne se structure en réalité qu’à la toute fin du XIXe siècle, lorsque la Ligue des Patriotes de Paul Déroulède, d’inspiration pourtant républicaine, mute et s’associe au mouvement boulangiste, né du revanchisme de la défaite de 1871 et d’un anti-parlementarisme grandissant. C’est à cette époque que l’idée de nation est progressivement détournée de son sens dominant, hérité de la Première Révolution, pour devenir un concept figé, fait d’appartenances géographique, ethnique et culturelle. Elle devient alors consubstantielle à « l’identité française », sous la plume de théoriciens nationalistes comme Maurice Barrès.

Cette identité se consolidera à la charnière du siècle en faisant de la figure du Juif un ennemi de la France, l’antisémitisme devenant le facteur premier de la synergie entre monarchistes, nationalistes et conservateurs, dont le point culminant sera l’affaire Dreyfus. Le « parti de l’étranger », terme désignant à l’origine les monarchistes soutenant les lignées royales Habsbourg de différents pays européens ainsi que le tsarisme russe, devient, sous l’influence de ce nationalisme, la désignation de ce qui allait devenir « la gauche », à l’époque irriguée d’idées marxistes et socialistes, prônant la coopération de classe entre les prolétaires du monde entier. S’opère alors une association entre antisémitisme et anticommunisme, tous deux formant la colonne vertébrale de l’extrême droite jusqu’à nos jours.

Les parutions d’importantes figures solidifieront ces idéologies de la fin du XIXe siècle jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale : « La Libre Parole » d’Édouard Drumont, « l’Action Française » de Charles Maurras, les écrits de Léon Daudet, de Maurice Barrès, etc. À partir des années 1920, des mouvements fascistes se développent en France en parallèle de l’Italie, avec parfois d’anciennes figures socialistes (Georges Valois, Georges Sorel). La collaboration culminera avec des partis tels que le « Parti Populaire Français » (PPF) et le « Rassemblement National Populaire » (RNP) ou des journaux comme « Je suis partout » d’Arthème Fayard, « le Cri du Peuple » de Jacques Doriot, « l’Œuvre » de Marcel Déat, entre autres. Radio-Paris est transformée en outil de propagande de l’occupant à l’été 1940, dans laquelle s’exprimeront de nombreux collaborationnistes.

Discréditée à la Libération pour sa collaboration et les exactions de Vichy, l’extrême droite française survit idéologiquement par son soutien au colonialisme dans les guerres d’Indochine et d’Algérie, notamment. Malgré quelques tentatives comme la fondation de « Jeune Nation » en 1949 ou l’expérience du poujadisme entre 1953 et 58, c’est surtout au début des années soixante que se reforment des structures marquantes, avec « l’Organisation de l’Armée Secrète » (OAS) en 1961, puis « Occident » en 1964, scission de la « Fédération des étudiants nationalistes » (FEN). De ce mouvement néofasciste naîtra « Ordre Nouveau » en 1969, duquel le « Front National » (FN) émergera en 1972 comme sa vitrine électoraliste. « Ordre Nouveau » sera dissous en 1973.

Le parti lepéniste commence à afficher quelques succès électoraux d’importance à la fin des années 1980, en même temps que son temps de présence dans la presse et à la télé augmente, au détriment de groupes en perte de vitesse comme le « Groupe Union Défense » (GUD), fondé en 1968. Des tensions restent vives entre plusieurs groupes néofascistes, comme par exemple « Troisième Voie » de Serge Ayoub, préférant au racisme d’extrême droite, désormais dirigé principalement contre l’islam, un antisémitisme viscéralement anti-Israël. Depuis les années 1970, la « Nouvelle droite » crée un ensemble de structures, comme le « Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne » (GRECE) d’Alain de Benoist ou le « club de l’horloge » de Jean-Yves le Gallou.

Si ces groupes de réflexion et de conseil traversent plusieurs décennies en apportant des éléments théoriques importants aux cercles néofascistes, national-libéraux et réactionnaires, seul le « Front National » tire son épingle du jeu électoralement, raflant ses premières grosses villes aux municipales de 1995 (Marignane, Orange, Toulon). Une scission en 1998 donne naissance au « Mouvement National Républicain » (MNR) de Bruno Mégret, qui disputera un temps quelques villes au FN. Bien que moins tapageur que Jean-Marie Le Pen, c’est pourtant ce dernier qui accédera au second tour de la présidentielle en 2002, pour la première et dernière fois. Marine Le Pen ramène le FN au second tour de cette élection en 2017, six ans après avoir pris la suite de son père.

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En France et à l’époque contemporaine, le terme « extrême droite » peut donc recouper l’ensemble des phénomènes individuels et collectifs généralement marqués par le partage commun de plusieurs concepts fondamentaux (ethnocentrisme, conservatisme, autoritarisme…) et d’idéologies récurrentes (xénophobie, racisme, antiféminisme, LGBT+phobies, anticommunisme…), malgré une diversité de formes (organisations associatives, congrégations cultuelles, partis politiques, organes de presse, regroupements informels…), de courants (identitaires, nationalistes, néonazis/néofascistes, monarchistes, religieux, complotistes, confusionnistes…), ou de modes d’actions (électoralisme, syndicalisme, médiatisation, entreprenariat, communautés alternatives, recours aux violences…). Bien que la définition puisse être développée et discutée en fonction des pays, époques, convictions, c’est en tout cas sur cette base qu’a été mené le présent observatoire concernant la région Franche-Comté au XXIe siècle.