Frèrisme et salafisme
Origines et contexte.
Si ils se retrouvent globalement sur un fond idéologique commun adoptant une lecture rigoriste de la foi, la sphère des « Frères musulmans » et les sensibilités du « mouvement salafiste » divergent sur les tactiques, cadres et moyens nécessaires à l’établissement d’une « société islamique » [1] [2]. Ainsi, les premiers souhaitent essentiellement passer par la conquête du pouvoir (éducation religieuse, engagement social, élections…), comme à travers le « Hamas » en Palestine ou le « Parti de la liberté et de la justice » en Égypte [1] [2]. Quant aux seconds ils optent davantage pour la constitution « d’espaces purifiés » de toutes « déviances » (fixés sur un entre-soi et une forte orthopraxie, en marge de tout engagement politique), trouvant leur expression la plus concrète dans le « wahhabisme » en Arabie Saoudite et plus modestement au Qatar [1] [2].
En Franche-Comté, le frérisme est principalement visible à travers les organisations « Millî Görüş » et dans une moindre mesure « Musulmans de France » – ex « Union des Organisations Islamiques de France » (UOIF). Une matérialisation plus palpable que le salafisme, qui reste encore souvent un fait individuel, familial ou impulsé via de petits groupes et réseaux. Une tendance est toutefois observée ces dernières années, à travers la synthèse d’un islam fondamentaliste et revendicatif qualifié de « salafo-frériste » [3]. Une convergence qui s’observerait sur certains centres sensibles d’après le renseignement, Belfort faisant partie des « quatorze écosystèmes » nationaux ayant la particularité d’avoir une synergie décentralisée et horizontale. L’influence de ces doctrines et formations est donc notable, mais font aussi souvent l’objet de fantasmes et d’instrumentalisations [4].
Musulmans de France (ex-UOIF).
Fondée en 1983, « l’Union des organisations islamiques de France » (UOIF) est devenue « Musulmans de France » en 2017 [5]. Cette référence majeure et ses deux-cent-cinquante associations-membres [5] n’a jamais caché ses proximités organiques et idéologiques avec les « Frères Musulmans » [6], assumant encore en 2017 « s’inscrire dans ce courant de pensée » [7]. Son rassemblement annuel du Bourget faisait régulièrement polémique, notamment par l’invitation d’orateurs parfois sulfureux [8]. Jusqu’à très récemment, plusieurs dirigeants ont également été mis en cause pour leurs positions radicales [9]. Mais si cette affiliation est factuelle, son poids réel sur le réseau interne et plus largement la communauté musulmane reste très relatif [6]. En 2025, les études et spécialistes insistent même sur une situation de déclin [10].
Localement, cette entente a toutefois pu avoir des effets objectifs. Sur Besançon, dans les années 2010, le « Centre Culturel Islamique de Franche-Comté » (CCIFC), adhérente de « Musulmans de France », a invité plusieurs conférenciers aux profils discutables. C’est le cas d’Hassan Iquioussen le 6 mai 2016, cadre-fondateur de la branche « jeune » de « l’UOIF », venu avec le président de celle-ci. À l’époque, il était pourtant déjà considéré comme « un représentant de la tendance la plus dure et la plus virulente des Frères musulmans » [11], épinglé pour son compagnonnage avec Alain Soral [12], ses propos misogynes [12], antisémites [13], homophobes [14], relativisant les attentats de Mohammed Merah [14], glorifiant Oussama ben Laden [15], niant le génocide arménien [16], ou affirmant « notre ennemi c’est la laïcité, les francs-maçons et les catholiques » [12].
Quiétisme et takfirisme
En France, le salafisme s’incarne dès les années 1990 comme une nébuleuse, caractérisée par une « auto-ségrégation » avec une action tournée vers la prédication et l’action missionnaire [17]. Ses adeptes se retrouvent en petits groupements locaux autonomes et informels [18], demeurant dans une relative marginalité ou essayant au mieux de prendre le contrôle de mosquées déjà établies [19]. Certaines structures voient néanmoins parfois le jour, afin de constituer leur propre assemblée, lieu de prière et supports de prêche. À Besançon-Planoise, c’est par exemple le cas de l’association « Dar Al Hadith », fondée en 2011 et ayant pour objet « d’organiser des cours, conférences, séminaires, prières collectives, fêtes religieuses… ». Elle fut placée sous le feu des projecteurs lors de l’attentat de Saint-Quentin-Fallavier, mais a rejeté tout recours à la violence [20].
Si la mouvance est surtout « quiétiste », une minorité s’est muée en cellules violentes « takfiristes » : en 2006 à Pontarlier, Frédéric Jean Salvi échoue à prendre le contrôle d’une congrégation avant de former deux futurs terroristes dont Yassin Salhi [22] ; en 2007 à Besançon, plusieurs fidèles tentent de s’imposer dans une mosquée avant de se préparer à la lutte armée [21] ; courant 2014 à Vesoul, c’est un groupe de huit converti·e·s qui rejoint Daesh [23] [24] ; en 2016 à Dole, Julien Bataille réalise l’endoctrinement de deux djihadistes dont Rachid Kassim [25]. Mais aux filières, succèderont les processus « d’autoradicalisation personnelle » entre départs individuels pour la Syrie en 2013-2014 depuis Belfort et Bethoncourt [26] [27], apologie de « l’État islamique » par des enfants en 2015-2024 à Montbéliard [28] [29] et projet d’attentat d’un lycéen en 2024 à Vesoul [30].
Sources.
[1] Gabriel Martinez-Gros pour « l’Histoire », septembre 2024 : « Le salafisme contre les Frères musulmans » (lien) ;
[2] François Burgat pour « le Monde Diplomatique », juin 2010 : « Salafistes contre Frères musulmans » (lien) ;
[3] Sandra Buisson pour « le Point », édition du 3 février 2025 : « Comment le salafisme étend sa toile en France » (lien) ;
[4] Christophe Ayad et Louise Couvelaire pour « le Monde », édition du 22 mai 2025 : « « Entrisme » des Frères musulmans en France : ce que contient le rapport controversé » (lien) ;
[5] « Ouest France », édition du 14 avril 2017 : « « Musulmans de France » : un changement de nom qui fâche » (lien) ;
[6] Bernadette Sauvageat pour « Libération », édition du 14 avril 2017 : « Frères musulmans : les faits derrière les fables » (lien) ;
[7] Élise Racque pour « la Croix », édition du 18 avril 2017 : « L’Union des organisations islamiques de France change de nom pour redorer son image » (lien) ;
[8] Cécile Deffontaines pour « le Nouvel Obs », édition du 4 mai 2017 : « Frères musulmans, conférences polémiques… 10 choses à savoir sur l’UOIF » (lien) ;
[9] Marguerite de Lasa pour « la Croix », édition du 7 juillet 2025 : « Faut-il avoir peur des Frères musulmans ? » (lien) ;
[10] Matthieu Noël pour « radio France, édition du 27 mai 2025 : « Frères musulmans : qui sont-ils vraiment ? » (lien) ;
[11] Hakim El Karoui pour « l’Institut Montaigne », septembre 2018 : « La fabrique de l’islamisme » – page 326 (lien) ;
[12] « La Dépêche », édition du 7 août 2022 : « Imbroglio sur l’expulsion de l’imam Hassan Iquioussen : fiché S depuis 18 mois, ses propos font polémique » (lien) ;
[13] « L’Humanité », édition du 17 janvier 2004 : « Islamisme : Iquioussen ou la culture de la haine antijuive » (lien) ;
[14] Antoine Menusier pour « l’Express », édition du 2 août 2022 : « L’imam Hassan Iquioussen expulsé ? Comment le lycéen nordiste est devenu « prêcheur des cités » » (lien) ;
[15] Arnaud Etcheverry, Agathe Fourcade et Guillaume Aguerre pour TF1, édition du 8 août 2022 : « Qui est Hassan Iquioussen, l’imam fiché S que la France veut expulser ? » (lien) ;
[16] « France info », édition du 2 septembre 2022 : « Qui est Hassan Iquioussen, l’imam en fuite visé par un mandat d’arrêt européen ? » (lien) ;
[17] « La Croix », édition du 25 janvier 2021 : « Faudra-t-il sauver les salafistes ? » (lien) ;
[18] Carine Fouteau pour « Médiapart », édition du 10 octobre 2015 : « Le salafisme en France: un courant fondamentaliste en quête de normalisation » (lien) ;
[19] Damien Delseny et Jean-Michel Décugis pour « le Parisien », édition du 6 novembre 2023 : « Islamisme : comment les salafistes tentent de noyauter les mosquées françaises » (lien) ;
[20] F.J. pour « l’Est Républicain », édition du 30 juin 2015 : « Dar Al Hadith : « Nous ne sommes pas des tekfiris ! » (lien) ;
[21] « La Presse », édition du 26 mai 2010 : « Procès de neuf présumés islamistes en France » (lien) ;
[22] Catherine Eme-Ziri pour « France 3 Franche-Comté », édition du 29 juin 2015 : « Yassin Salhi, le Grand Ali et les autres : le point sur les jihadistes francs-comtois » (lien) ;
[23] « France24 », édition du 4 juillet 2016 : « Vidéo : comment huit jeunes de Vesoul ont tout quitté pour faire le jihad en Syrie » (lien) ;
[24] « Ouest France », édition du 31 décembre 2017 : « De Vesoul à la Syrie, l’itinéraire du jihadiste Romain Garnier » (lien) ;
[25] Antoine Belhassen pour « France 3 Bourgogne/Franche-Comté », édition du 23 janvier 2020 : « Dole : 8 ans de prison pour le djihadiste Julien Bataille, condamné pour la radicalisation de plusieurs jeunes » (lien) ;
[26] « France Info », édition du 24 juillet 2013 : « Un djihadiste présumé arrêté à Belfort » (lien) ;
[27] Aude Lambert pour « l’Est Républicain », édition du 17 mars 2017 : « Sa fille est partie faire le djihad : la douleur d’un père » (lien) ;
[28] « Le Parisien », édition du 2 juillet 2015 : « Un lycéen condamné pour apologie du terrorisme à Montbéliard » (lien) ;
[29] « Le Figaro », édition du 24 août 2024 : « Montbéliard : un enfant de 12 ans reconnu coupable d’apologie du terrorisme » (lien) ;
[30] Margaux Stive pour « Radio France », édition du 24 mars 2025 : « Projet d’attentat en Haute-Saône : un lycéen de 17 ans arrêté et mis en examen » (lien).

