Actions/manifs

Corollaire de son évolution visible lors des scrutins, à travers les médias ou dans l’opinion, les mouvances d’extrême droite entendent sortir de leur marginalité afin d’investir l’ensemble des champs sociopolitiques souvent considérés comme « classiques » à gauche. Si certaines mobilisations comme les prières de rue anti-IVG de « SOS tout-petits » [1], des rassemblements fomentés par les islamo-nationalistes turcs [2] ou les démonstrations de « la Manif pour Tous » et ses suites [3] sont déjà à relever au cours des années 2010, une multiplication des infiltrations d’évènements hétéroclites et des parades plus autonomes s’est démarquée avec l’émergence d’appels larges et spontanés au sein de mouvements sociaux d’ampleur.

La France « gilets jaunes ». Né sur les ronds-points à partir du 17 novembre 2018, le cri de ralliement autour de la fameuse chasuble a attiré une population très disparate en Franche-Comté, comme dans le reste de la France. Ainsi, bien des groupes nationalistes ont tenté de s’y intégrer, dont, brièvement, la bande néonazie qui formera par la suite les « Vandal Besak » à Besançon [4]. D’autres personnalités réactionnaires tenteront de prendre la tête de la contestation, comme un temps Fabrice Schlegel à Dole [5]. Mais, les premiers comme le second vont rapidement prendre leurs distances, déconsidérés et désavoués face à une base réclamant davantage de justice sociale et s’opposant à la captation de leurs luttes par des idéologies nauséabondes [4] [5].

Haro contre le pass sanitaire. Révolte relative aux mesures imposées durant l’été 2021 suite à la pandémie, on y trouve un éventail de revendications allant de la fin du confinement à la dénonciation d’un vaccin inoculant des puces magnétiques. À Besançon et Belfort, on y observait port de l’étoile jaune [6], références antisémites [7], fans du III Reich finalement expulsés [8], proclamation de théories du complot [9], adeptes de Donald Trump [10], chrétiens conservateurs [10], membres du groupe « les Patriotes » [10], encadrement par Christophe Devillers du « Parti de la France » [11], ou encore émergence d’une kyrielle de formations aujourd’hui persistantes au local comme « réinfocovid » [12], « Solaris » [13] et « les Mamans Louves » [14].

Les catholiques traditionalistes sur les starting-blocks. Bien qu’habituellement discrètes et à l’écart, les congrégations confessionnelles peuvent cependant mener des péripéties notables en-dehors de leurs églises. Aux conférences sur la « bioéthique » lancées par le réseau « Alliance VITA » via le centre diocésain [15] à la mise en place d’un « chapelet public » pour protester contre la fermeture provisoire des lieux de culte en 2021 [16], ces incursions sont surtout le fait de courants spécifiques souhaitant maintenir des processions jadis populaires. Illustration avec la « Fraternité Sacerdotale Saint-Pierre » (FFSP) à l’église Sainte-Madeleine de Besançon, qui déambule ainsi chaque année dans le quartier Battant pour la Fête-Dieu [17].

L’export comme horizon. Les défilés strictement néo-fascistes restent exceptionnels dans la région, ou limités à des opérations modestes, comme la sortie du 28 août 2022 à Besançon pour l’anniversaire de Théo Giacone [18]. Les « ultras » du secteur sillonnent alors l’Europe pour trouver des terres plus favorables à leurs doctrines, principalement à l’occasion d’évènements précis, tel que le « Comité du 9 Mai », chaque année à Paris, où un petit contingent vient porter les couleurs de la « Sequanie » à l’ombre de bannières à la croix celtique [19]. L’actualité peut aussi agir comme un détonateur, ainsi que l’ont démontré les unions sous l’égide de Serge Ayoub, l’acte III des gilets jaunes à Paris [4] ou les émeutes racistes de Romans-sur-Isère [20].

Une « marche républicaine ». Le 12 novembre 2023 à Besançon, la fédération régionale « LICRA » engageait ses moyens dans la déclinaison d’une date visant à dénoncer la montée fulgurante de l’antisémitisme. Concordant avec un état d’esprit très œcuménique, y compris à l’égard des franges les plus radicales, on a pu ainsi observer la participation de Jacques Ricciardetti, Thomas Lutz et Nathalie Fritsch pour le « Rassemblement National » [21], de Fabrice Galpin référent « Reconquête », de Mattheo B. proche des « Vandal Besac », ou même d’un anonyme qui n’a pas hésité à effectuer un simulacre de salut hitlérien [22]. Après la débâcle du bus « Marine le Pen » en février 2022 [23], cette incursion reste inédite dans la capitale comtoise.

Convergences pour Gaza. La question palestinienne est l’objet de toutes les convoitises antisémites, national-révolutionnaires et islamistes. Entre les partisans de Dieudonné-Soral et les anti-impérialistes rouges-bruns qui tentent de rappeler leur existence dans les cortèges, ce sont surtout les sphères issues de « Millî Görüş », de « Musulmans de France » ou des « Frères Musulmans » qui constituent le gros des forces conservatrices, notamment lors des manif de 2023 à 2025. À Belfort, Lons-le-Saunier ou Besançon, leur présence accrue n’a pas été sans poser de graves tensions avec les partis, syndicats et associations sur la laïcité, le féminisme, les droits LGBT+, l’autodétermination kurde ou la reconnaissance du génocide arménien [24].

Une fête érigée en institution. Pas de priorité sur la « journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes et minorités de genre » le 25 novembre à Vesoul, acquise à la « Sainte-Catherine ». C’est à l’origine une coutume patriarcale, exhortant les habitantes célibataires de vingt-cinq ans et plus de s’en remettre aux cieux afin que la providence leur accorde un mari ; c’est surtout devenu une foire agricole, ayant pour symbole un petit cochon en pain d’épice [25]. Dans ce département, qui se distingue par un très fort plébiscite pour le « Rassemblement National », il n’en fallait pas plus pour transformer les réjouissances en baroud partisan avec le passage triomphant de Marine le Pen en 2021 puis de Jordan Bardella en 2023 [26].

Le parasitage comme art de militer. En l’absence d’ancrage et d’entente, quelques individus et collectifs se sont spécialisés dans la commission de troubles afin d’exister. « Némésis » en est la parfaite incarnation, le manque total de recrues ou de soutien étant compensé par des provocations sur toute l’année 2024 : lors d’une conférence de Louis Boyard [27], au carnaval de Besançon [28], à un festival de Dole [29], pendant les vœux d’Anne Vignot [30], etc. Une tactique en réalité déjà éprouvée par leurs alliés néonazis, principalement sur Besançon, à l’occasion d’une journée contre les violences faites aux femmes et minorités de genre en 2022 [31], lors de la marche intersyndicale du 1er mai 2022 [32] ou encore durant l’opposition à la réforme des retraites [33].


Sources.

[1] « MaCommune.info », édition du 20 novembre 2010 : « Avortement: Besançon sous tension des extrêmes » (lien) ;
[2] Toufik-de-Planoise pour « Dijoncter », édition du 12 novembre 2021 : « Les islamo-nationalistes de la diaspora turque s’organisent en Franche-Comté » (lien) ;
[3] « France Bleu Besançon », édition du 27 juin 2013 : « Les anti-mariage pour tous ne désarment pas » (lien) ;
[4] Toufik-de-Planoise pour « Factuel.info », édition du 23 janvier 2019 : « La résistible percée de l’extrême droite parmi les Gilets jaunes bisontins » (lien) ;
[5] Cédric Perrier pour « Voix du Jura », édition du 28 avril 2023 : « Visite de Macron à Dole. « Les Français, c’est eux qui font les cons », Fabrice Schlegel, ancien leader gilet jaune » (lien) ;
[6] Catherine Eme-Ziri pour « France 3 Franche-Comté », édition du 25 juillet 2021 : « Besançon : La Licra s’insurge contre les amalgames entre pass sanitaire et étoile jaune » (lien) ;
[7] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 2 août 2021 : « Besançon : contre le pass sanitaire, le mécontentement explose » (lien) ;
[8] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 16 août 2021 : « Pass sanitaire : à Besançon, les manifestants se désolidarisent d’un groupuscule néonazi » (lien) ;
[9] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 24 août 2021 : « Pass sanitaire : à Besançon, plus de 2500 personnes dans la rue » (lien) ;
[10] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 20 septembre 2021 : « Pass sanitaire : 1 500 manifestants à Besançon » (lien) ;
[11] Christine Rondot pour « l’Est Républicain », édition du 28 août 2021 : « Manifestation anti-pass sanitaire : toujours la même détermination dans la rue » (lien) ;
[12] William Andureau pour « le Monde », édition du 16 octobre 2021 : « Les inquiétants symptômes de RéinfoCovid » (lien) ;
[13] Christophe Cornevin pour « le Figaro », édition du 2 février 2025 : « Créations d’«oasis» survivalistes, délires pédo-satanistes, projets d’attaques de l’Élysée… La folie complotiste gagne la France » (lien) ;
[14] Grégory Genevrier pour « RFI », édition du 19 novembre 2021 : « Mamans Louves: les dissimulations d’un mouvement complotiste » (lien) ;
[15] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 31 janvier 2023 : « Besançon : la conférence pro-vie d’Alliance VITA perturbée par des manifestant.e.s » (lien) ;
[16] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP », édition du 22 novembre 2020 : « À Besançon, une prière de rue très mouvementée » (lien) ;
[17] Eléonore Tournier pour « l’Est Républicain », édition du 15 juin 2023 : « Quel était ce rassemblement qui a eu lieu dimanche autour de l’église de la Madeleine ? » (lien) ;
[18] « France 3 Franche-Comté », édition du 31 août 2022 : « Chants et saluts nazis dans les rues de Besançon : « Une culture néonazie qui s’installe et qu’il faut combattre » réagit la maire de la Ville » (lien) ;
[19] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 13 mai 2024 : « Une délégation comtoise identifiée dans un défilé néonazi, ce week-end à Paris » (lien) ;
[20] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 17 mai 2024 : « Après les émeutes racistes de Romans-sur-Isère, trois néonazis bisontins condamnés en appel » (lien) ;
[21] Alexane pour « MaCommune.info », édition du 12 novembre 2023 : « Rassemblement contre l’antisémitisme : environ 500 personnes à Besançon » (lien) ;
[22] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 20 mai 2024 : « En pleine affaire Mila, la LICRA de Besançon sondée sur ses proximités avec l’extrême-droite » (lien) ;
[23] Philippe Sauter pour « l’Est Républicain », édition du 18 février 2022 : « Besançon : halte un peu mouvementée pour le bus de Marine Le Pen » (lien) ;
[24] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 22 octobre 2024 : « Le Collectif Palestine de Besançon questionné sur ses complaisances antisémites » (lien) ;
[25] Ville de Vesoul, « La Sainte-Catherine » (lien) ;
[26] D.F. pour « l’Est Républicain », édition du 14 novembre 2024 : « La Sainte-Catherine  , un terrain de jeu politique ? » (lien) ;
[27] Eléonore Tournier pour « l’Est Républicain », édition du 19 janvier 2024 : « La venue de Louis Boyard à la fac de Besançon énerve Nemesis et l’UNI » (lien) ;
[28] Lucie Thierry pour « France 3 Franche-Comté », édition du 9 avril 2024 : « Besançon. La garde à vue d’une militante du collectif identitaire Némésis levée, son matériel informatique saisi » (lien) ;
[29] Isabelle Brunnarius et Sophie Courageot pour « France 3 Franhe-Comté », édition du 20 mai 2025 : « Non à la haine de l’autre : à Dole, des citoyens arrachent les banderoles du collectif Némésis d’extrême droite » (lien) ;
[30] Loreena Duret pour « France 3 Franche-Comté », édition du 5 juin 2025 : « La maire de Besançon, Anne Vignot visée par des tracts diffamatoires : une membre du collectif identitaire Némésis devant la justice » (lien) ;
[31] Sarah Rebouh pour « France 3 Franche-Comté », édition du 19 novembre 2022 : « Lutte contre les violences faites aux femmes : « Je crie pour celles qui ne peuvent plus », environ 300 personnes réunies à Besançon » (lien) ;
[32] Toufik-de-Planoise pour « Dijoncter », édition du 6 mai 2025 : « [Besançon] Pour l’extrême-droite, le parasitage du 1er mai tourne au fiasco » (lien) ;
[33] Alexis Poyard pour « l’Insoumission », édition du 31 mars 2023 : « RÉCIT – À Besançon, l’extrême droite en embuscade contre le mouvement social » (lien).