Besançon aux XIXe et XXe siècles, repères chronologiques
Si, pendant des siècles, Besançon a été considérée comme un bastion catholique, militaire et conservateur, ses bouleversements sociologiques, au cours des XIXe et XXe siècles, l’ont amenée à une forte métamorphose politique. Émergence des premières organisations ouvrières de la région (1848-1870), journaux encensant ces « coloniaux » destinés « à naître et à mourir » (années 1910), occupation nazie (1940-1944), attentat contre le cinéma « le Building » (1988), arrivée d’élu·e·s « Front National » (FN) dans les instances régionales et municipales (1992-1995)… Autant de repères historiques appréciable, pour tenter d’analyser et comprendre la situation locale actuelle.
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– 7 avril 1772 – 10 octobre 1837. Charles Fourier est né à Besançon, d’une famille de commerçant·e·s et de notables de la ville. Il fonde une pensée philosophique, le « fouriérisme », dans la ligne du « socialisme critico-utopique », qui influencera notamment Karl Marx [1].
– 26 février 1802 – 22 mai 1885. Victor Hugo est né à Besançon, d’une famille militaire qui ne passera toutefois que quelques semaines dans la cité. Mais son œuvre littéraire et humaniste restent un héritage local important, régulièrement cité et honoré, quelles que soient les tendances [2].
– 15 janvier 1809 – 19 janvier 1865. Pierre-Joseph Proudhon est né à Besançon, d’une famille modeste. Il est un penseur majeur du socialisme libertaire, du mutualisme et du fédéralisme, premier intellectuel à se revendiquer « anarchiste » malgré son antisémitisme et sa misogynie, et auteur de la phrase « la propriété, c’est le vol ! » [3].
– 1870. Après une succession de maires légitimistes, orléanistes et bonapartistes, élection du premier édile d’orientation républicain-modéré, l’horloger Louis-Joseph Fernier. Instaurant depuis une tradition, le conseil municipal étant, à de rares exceptions, ancré à gauche [4].
– 13 mars 1870. Constitution d’une antenne de « l’Association Internationale des Travailleurs » (AIT), premier syndicat – même si de nombreuses initiatives sont à relever dès l’année 1848, via un milieu horloger vitalisé par une diaspora suisse aussi impliquée dans un projet de Commune [5].
– À partir de 1871. Dans une logique de « revanchisme », des soldats « coloniaux » sont enrôlés depuis l’Indochine, le Maghreb et le reste de l’Afrique, constituant des « troupes supplétives » dans la région [6]. Via un article du 2 janvier 1910, le journal bisontin « La Dépêche » exposait [6] :
« Puisque nous ne voulons plus avoir d’enfants en nombre suffisant pour tenir notre drapeau en face d’une Allemagne de plus en plus pléthorique, nous n’avons qu’une ressource : recruter des soldats parmi les hommes primitifs qui, sous notre domination, consentent à naître et à mourir. Donc, le plus tôt possible, il faut organiser ces troupes noires et arabes pour constituer une force incomparable de 200 000 hommes de métier. Oui, il faut créer l’armée noire, l’armée arabe, soutien de notre décadence ».
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– Années 1890. Les ouvriers d’origine italienne sont victimes de racisme et d’échauffourées, dans une usine en mars 1890, aux charges de 1 500 manifestant·e·s le 22 septembre 1891, qui exhortent à « l’embauche de français » alors que la presse titre « trop d’étrangers » et « d’ennemis » [7].
– 1894-1906. Dans le sillage de « l’affaire Dreyfus », un important climat de tension est relevé envers la communauté juive de Besançon [8]. L’antisémitisme y est décrit comme répandu de longue date, mais malgré les craintes de pogroms, aucun incident majeur ne sera noté [8].
– 1905-1906. Avec l’adoption d’une loi actant la séparation des églises et de l’État qui inscrit la laïcité, de fortes dissensions éclatent au sein de la population [9]. Les inventaires de 1906 voient d’importantes manifestations se former, la plupart manquant de se muer en émeutes [9].
– Années 1930. Avec l’arrivée de réfugié·e·s, un ostracisme est attesté envers les populations espagnoles, tchèques et italiennes [10]. En 1936 et 1938 ces dernières font l’objet de manifestations hostiles, même si les quelques associations fascistes s’avèrent marginales [10].
– 16 juin 1940 – 8 septembre 1944. Occupation de la ville par les nazis, au sein d’un territoire dit « zone occupée » [11]. La période est marquée par des rafles antisémites, le parcage de populations Tsiganes, ainsi que de nombreuses traques et exécutions de résistant·e·s [11].
– Années 1950 à 1980. La population passe de 63 508 en 1946 à 120 315 habitant·e·s en 1975, venu·e·s de la ruralité environnante ou de l’immigration, en particulier nord-africaine [12]. L’urbanisme explose, avec la naissance de grands ensembles comme le quartier de Planoise [12].
– 1955. Dans ses mémoires, Jean-Marie le Pen raconte la tenue de son premier meeting à Besançon. Face aux partisan·ne·s de Jean Minjoz qui se soulèvent, il est exfiltré par la sécurité, gagnant son véhicule, finalement retourné et incendié, duquel il s’extrait in-extrémis. Il écrit [13] :
« Fait extraordinaire, ma salle est presque vide. Un local me propose d’aller porter la contradiction au ministre socialiste Minjoz, qui réunit au même moment 5 000 personnes. J’y vais et je suis accueilli par un Minjoz aimable et aphone, qui m’invite à la tribune auprès de lui et me cède la parole […]. Je n’aurai pas le temps de prononcer un mot. La foule se lève, furieuse. Heureusement les bûcherons du service d’ordre socialiste, des monstres de deux mètres de haut, parviennent à m’exfiltrer. Je plonge dans ma voiture, une onze chevaux Citroën, mais la foule a suivi, la retourne, elle y met le feu. Je réussis à sortir, et là ils me laissent aller, sous les huées, trop content de m’en tirer »
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– 1960-1962. En lien avec la guerre d’Algérie, défilés [14] et référendums proposés sont très nets à Besançon [15] : 86,5% contre 13,5% votent en faveur de l’autodétermination (75,2% et 24,8% au national), 92,1% contre 7,9% pour les « accords d’Évian » (90,7% et 9,3%).
– 1967-1976. Grèves de la « Rhodiacéta » en février-mars 1967 [16], effervescence universitaire et salariale en mai-juin 1968 [17], mais aussi et surtout « affaire Lip » de mai 1973 à mai 1976 avec autogestion ouvrière et « marche des 100 000 » le 29 septembre 1973 [18].
– 1972-1975. Création d’une section locale du « Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception » (MLAC), soutenant l’organisation d’IVG clandestines jusqu’à l’adoption progressive d’une loi de dépénalisation dite « Veil » avant son application définitive en 1979 [19].
– 22 mai 1984. Jean-Marie le Pen organise un meeting au palais des sports, initiant une importante manifestation dans le centre-ville. Anarchistes et autonomes se détachent alors pour rejoindre l’évènement, occasionnant des affrontements avec la police jusqu’en fin de soirée [20].
– 3 octobre 1988. Protestant contre la projection du film « la Dernière Tentation du Christ », un ex-militaire, catholique intégriste, candidat du « Front National » (FN), fait exploser un engin incendiaire au sein du cinéma « le Building » occasionnant de très lourds dégâts matériels [21].
– 22 mars 1992. Lors des élections régionales de Franche-Comté, Roland Gaucher est élu sous les couleurs du « FN » qu’il a co-fondé. Son passé de collaborateur est alors révélé, ayant été le responsable des branches jeunesses du « RNP » de Marcel Déat [22].
– 1994. Formation du groupe « Objections », dans la lignée des comités « d’objection de conscience » établis dès les années 1960 [23]. Si le service national obligatoire a été suspendu en 1997, les relents militaristes restent d’actualité, du « SNU » aux discours martiaux de 2025 [24].
– 18 juin 1995. Lors des élections municipales de Besançon, la liste « FN » obtient 10,4 % des voix et deux élu·e·s : Robert Sennerich et Sophie Montel. Lors de ce mandat, cette dernière avait défendu les propos de Jean-Marie le Pen ayant déclaré le 30 août 1996 [25] :
« Je crois en l’inégalité des races, oui bien sûr. C’est évident, toute l’histoire le démontre. Elles n’ont pas la même capacité, ni le même niveau d’évolution historique ».
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– 31 janvier 1999. Une « grande manifestation » est organisée à Paris contre le « Pacte civil de solidarité » (PACS), avec des déclinaisons dans plusieurs villes de province [26]. Une opposition brève et modeste, mais qui préfigure le front contre le « mariage pour tous » en 2012-2014 [27].
Sources.
[1] Jonathan Beecher pour « le Maitron », fiche sur Charles Fourrier (lien) ;
[2] Jean-Claude Dubos et Jean Risacher pour « le Maitron », fiche sur Victor Hugo (lien) ;
[3] « Le Maitron », fiche sur Pierre-Joseph Proudhon (lien) ;
[4] Olivier Borraz, « Gouverner une ville : Besançon, 1959-1989 », Presses universitaires de Rennes, 2015, 228 pages, (ISBN 2753538905), page 40 ;
[5] Michel Cordillot, « La naissance du mouvement ouvrier à Besançon – la Première internationale 1869-1872 », Besançon, Cahiers d’Études comtoises, 1992, 83 pages (ISBN 2251604197) ;
[6] Toufik-de-Planoise pour « radio BIP/média 25 », édition du 16 janvier 2023 : « « Tirailleurs » : une histoire nationale… et comtoise » (lien) ;
[7] « Migrations Besançon-Bourgogne/Franche-Comté », « Italiens : Développement de l’immigration de masse à partir de 1850 » (lien) ;
[8] Magazine « Tribune juive », numéro 92, suite et fin de l’histoire de la communauté juive de Besançon ;
[9] Jean-Pierre Gavignet et Lyonel Estavoyer, « Besançon autrefois », Le Coteau, Horvath, 1989, 175 pages (ISBN 2-7171-0685-5) ;
[10] « Migrations Besançon-Bourgogne/Franche-Comté », « Italiens: L’entre-deux-guerres, entre politique, travail et intégration » (lien) ;
[11] Isabelle Brunnarius pour « France 3 Franche-Comté », édition du 11 février 2021 : « Une thèse vous raconte ce qui s’est passé sous l’Occupation allemande à Besançon » (lien) ;
[12] Alain Gagnieux, « Planoise : une véritable petite ville au sein de Besançon 1960-1990 », Besançon, service éducatif des Archives départementales, 2004, 76 pages (ISBN 2-86025-008-5) ;
[13] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 8 janvier 2025 : « À Besançon, une centaine de fêtard·e·s trinquent à la mort de Jean-Marie le Pen » (lien) ;
[14] Bénédicte Ponçot, 15 novembre 2016 : « Besançon à l’heure de la décolonisation. Le processus de décolonisation vu d’une ville moyenne de province de 1945 aux années 1960 » (lien) ;
[15] Claude Fohlen, « Histoire de Besançon, tome 2 », Besançon, Cêtre, 1994, 824 pages, page 559 (ISBN 2-901040-27-6) ;
[16] « Radio France », édition du 21 mars 2018 : « L’occupation de Rhodiaceta, l’étincelle de Mai-68 » (lien) ;
[17] Rachel Noël et Blandine Costentin pour « France Bleu Besançon », édition du 6 mai 2018 : « En Franche-Comté, Mai-68 n’a pas été qu’une parenthèse » (lien) ;
[18] Lino Castex pour « Politis », édition du 29 septembre 2023 : « Lip : 50 ans après la lutte, se souvenir des possibles » (lien) ;
[19] Toufik-de-Planoise pour « le Ch’ni », édition du 24 janvier 2025 : « Cinquante ans après la dépénalisation de l’IVG, les ancien·ne·s racontent » (lien) ;
[20] « Institut National de l’Audiovisuel », édition du 22 mai 1984 : « La manifestation du MRAP contre la venue de Jean Marie Le Pen à Besançon » (lien) ;
[21] « Le Monde », édition du 22 novembre 1988 : « Inculpation à Besançon après l’attentat contre un cinéma où était projeté la Dernière Tentation du Christ » (lien) ;
[22] « Le Monde », édition du 20 décembre 1992 : « Au tribunal civil de Paris M. Roland Gaucher (Front national) contre » le Monde » » (lien) ;
[23] « Le Monde », édition du 20 novembre 1994 : « Associations service civil – Objections de conscience » (lien) ;
[24] Emma Donoda pour « Libération », édition du 18 novembre 2019 : « L’objection de conscience sera-t-elle opposable au service national universel ? » (lien) ;
[25] « Libération », édition du 2 février 2015 : « L’ »évidente inégalité des races » selon la candidate FN Sophie Montel » (lien) ;
[26] Christophe Forcari et Blandine Grosjean pour « Libération », édition du : « Les anti-Pacs défilent en famille très catholique » (lien) ;
[27] « 20Minutes », édition du 6 octobre 2012 : « Mariage homosexuel: il y a treize ans, le Pacs remuait déjà la société » (lien).

